Entretien avec Richard Roos-Weil pour la sortie de "Fenêtres traversantes"

David Zorzi (Les éditions du Petit Pois) : Vous vous apprêtez à publier votre premier recueil aux éditions du Petit Pois intitulé « Fenêtres traversantes » ; ce texte nous présente la nymphe Daphné. Pourriez-vous nous dire d’où vous vient cet intérêt pour cette figure mythologique ?

Richard Roos-Weil : Avant la naissance de ma petite fille, Daphné, je ne connaissais pas réellement la légende de cette nymphe, j’avais été impressionné par une sculpture la représentant ; c’était au musée ZADKINE, une sculpture en bois qu’on avait du mal à imaginer pouvoir être transportée ailleurs tellement elle semblait imposante, enracinée au sol ; il fallait tourner autour pour voir ses formes notamment féminines, emmêlées dans le tronc, dans les branches de cet arbre ; tout tenait, s’élevait ensemble sans donner l’impression d’une contrainte, c’était plutôt un élan, un accomplissement qui troublait, questionnait ; elle représentait parfaitement ce que j’ai pu lire par la suite dans Les Métamorphoses d’Ovide, quand poursuivie par le feu amoureux d’Apollon elle s’enfuit dans la forêt et se transforme en laurier pour se délivrer, s’échapper.

Ce texte est sûrement donc dédié à la naissance de ma petite fille mais quelque chose de plus souterrain, cette fois de douloureux a dû aussi intervenir.

À cette époque, un couple d’amis était confronté au désir de leur fille de se transformer, de changer de genre et il y avait en toile de fond leurs confidences, cette peine, ces difficultés de notre présence au monde.


En quoi la mythologie est-elle pour vous aujourd’hui un outil de création contemporain ?


Cet intérêt pour les mythes est, comme je viens de vous le mentionner ici, un peu circonstanciel et pas un choix élaboré de création ; néanmoins je me suis rendu compte que la référence à une figure légendaire avait servi dans ce texte à faire parler plusieurs voix, à les inscrire dans un dialogue intérieur et à les dégager d’une histoire individuelle ; ce n’est, me semble-t-il, pas tant raconter d’une manière contemporaine un mythe que d’être imprégné de façon plus ou moins consciente par lui et par ses représentations culturelles ; le corps aussi bien que notre pensée réagit à ces images, ces archétypes qui nous ont précédés et il y a une tension où nos gestes, notre parole confrontés à ce qui les entoure tentent souvent, dans le désarroi, un renouveau.


Pourriez-vous nous indiquer vos influences poétiques, quelles sont les écritures qui vous ont marqué ?


Bien sûr, la poésie classique en partie apprise à l’école avec en particulier Gérard de Nerval qui est mentionné dans l’exergue ; il s’intéressait, se reconnaissait dans les ballades, les chansons populaires et réussissait à entremêler les légendes d’un lieu, d’une région, d’un pays avec des mythes très anciens universels ; sa langue est, elle aussi, si particulière, légère malgré son tourment.

Plus proche de nous, la voix de Marie-Claire Bancquart qui a souffert dans son corps dès le plus jeune âge et qui parle avant sa mort « d’un grand lit du monde » où nous serions les fragments de dieux anciens ; elle évoque d’ailleurs le laurier au cœur battant qui recouvre Daphné ; en fait, ce sont de plus en plus des paroles qui me font voir, penser autrement et qui ne prennent pas toujours la forme, la tournure d’un poème, des sortes de « journal de bord » qui mentionnent des impressions sans volonté réelle d’écrire quelque chose de fini, d’établi.


La musique, le chant, le silence occupent une place importante dans votre texte, cela se ressent également dans votre écriture mélodieuse… Quel rapport entretenez-vous avec la musique ?


Je suis content que vous ayez constaté cela ; en fait ce n’est qu’à la fin, à la relecture du texte alors qu’il s’était écrit un peu à tâtons avec de nombreuses étapes que j’ai remarqué qu’il ne comportait qu’une seule phrase mais avec des modulations. Les questions que se pose Daphné et l’attente des réponses expliquent sûrement en partie cette impression avec des accélérés, des temps de patience puis de reprise, comme un désir, quelque chose dans l’air mais aussi à l’intérieur qui vous envahit ; non pas une mélodie mais des états successifs qui s’imposent et vibrent.

Je me souviens que je lisais à ce moment-là un livre d’Albert Memmi « Les coplas du jeune homme amoureux » et il n’est pas étonnant que j’aie voulu en citer une ou deux car elles introduisaient une musique un peu différente, insolente et tendre. Une autre influence était peut-être aussi l’écoute fréquente de la musique baroque, de courtes pièces, des rondos où les sons ne se répètent pas tout à fait mais s’enroulent sur eux-mêmes, s’élèvent néanmoins.


Avril 2021.

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