Chronique des "Carnets de Marche" sur Fine Stagione

Le sentier introuvable


À quels rendez-vous se rend-elle, cette inlassable marcheuse qui nous offre aujourd’hui ces soixante et un fragments, plus ou moins longs, de ses Carnets ? Le lecteur sait dès la première page qu’il y a eu une séparation douloureuse, une absence dont elle souffre, des blessures toujours à vif. La marche et l’écriture vont donc permettre de dire cette douleur, de l’apprivoiser, de l’éloigner, mais peut-être aussi de l’approfondir et de la rejoindre. Marcher et écrire, dans un même mouvement et dans un même souffle, se perdre et se retrouver dans ce maquis corse à la fois familier et étranger, à la recherche d’un sentier introuvable...


La nature offre le refuge, l’abri que l’on recherche, "abri-chêne" ou creux de roche d’où la narratrice peut observer sans être vue, rêver et s’abandonner, bercée par les odeurs du maquis et le grand silence que n’habitent que le bruit du vent, le son des cloches, la présence des insectes, des oiseaux et des troupeaux. Mais la nature n’est pas seulement consolatrice, elle peut aussi troubler et inquiéter, comme ces superbes massifs d’hellébores (Helleborus corsicus), la fleur vénéneuse que l’on retrouve au fil des pages tel un mystérieux leitmotiv. Il y a aussi ces coups de fusil soudains, ces jappements de chiens qui font craindre que la promenade se transforme en traque, comme sur les contrées maudites du comte Zaroff. Dans ce paysage de fin des terres (le Cap Corse) qu’elle connaît bien, la narratrice retrouve aussi les traces d’anciens massacres (le hameau de Ficajola incendié par les lansquenets du condottiere génois Andrea Doria) et les menaces d’une possible disparition : «Dans cinquante ans peut-être, l’île ne sera plus que dunes de sable. Ou pire, un vaste paysage de détritus encastrés les uns dans les autres. Une décharge généralisée de Muragellu.» Comment s’opposer à la "loi invisible d’ici", à cet ubac de l’île qui est aussi son irréductible part d’ombre ? La question est angoissante, et la Corse qu’évoque Angèle Paoli n’a rien de conventionnel ni de folklorique ; certes, le soleil et la mer y règnent, mais il suffit d’un jour de brouillard pour que le décor change et que l’on se retrouve dans les Moors et les Hauts de Hurlevent : «même maquis ras, délimité par des murets aux pierres moussues. La brume dense et mobile qui se déplace sur l’arrondi de la montagne. Wuthering Heights». De la même façon, un rocher émergeant d’un bosquet peut aussitôt nous transporter à Hanging Rock, en Australie, ou une montagne surgissant au détour d’une courbe (le Monte Minerviu) évoquer le légendaire Kaos de Pirandello. Alors, à quels rendez-vous se rend-elle, l’inlassable marcheuse? Ce n’est sans doute pas l’apaisement ou la sérénité qui se trouvent au bout du chemin, et le désespoir est souvent à l’affût, qui fait que l’on se demande pourquoi on ne peut pas mourir de ne plus être aimé ; mais il y a l’écriture qui porte et qui emporte, vers des confins où souvent la prose rejoint le poème (et se souvient de Rimbaud, d’Apollinaire, d’Artaud, de Duras, et des Italiens : Andrea Zanzotto, Mario Luzi). Tout se termine par le silence et le vent du matin qui gifle et qui grince, mais celle qui se définit comme "une colportrice de mots sans échos" peut être sûre que les siens résonneront longtemps encore dans la mémoire de ses lecteurs.


Texte d'Emmanuel F.

Le 10 août 2010. D.R. Emmanuel F. Texte publié sur le site Fine Stagione.

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