« Robinson Crusoé ou le dessein d’une île » - Entretien avec Cordesse et Lionel Balard

Véronique, les éditions du Petit Pois : Ce texte s’affirme dès son titre comme une réécriture du mythe de Robinson Crusoé. Pourrais-tu nous préciser d’où te vient cet attrait pour le personnage ?


Cordesse : Si j’essaye de caractériser le personnage de Robinson en le rapprochant de ce qui me définit, je dirais peut-être la solitude incluse dans le paysage, la quête de soi et le rapport essentiel à l’autre. Chez Robinson, l’insertion dans la nature est vitale. Envisagée par Daniel Defoe comme une domination, comme Jules Verne le concevait également, mon Robinson n’est pas dans ce thème ; il se doit de survivre mais il entre dans la nature, dans l’île d’égal à égal avec les éléments. Il sera tour à tour dominant mais aussi dominé. La nature lui impose par sa beauté animale et florale, son autorité, lui impose le respect. Évidemment, Robinson dans mon esprit est également un personnage en quête de soi ; ce qui peut être aussi une différence avec les auteurs précédents, ce que je souhaitais affirmer dès le titre Robinson Crusoé ou le dessein d’une île. Il est échoué sur un rivage mais ce rivage est plus qu’une possibilité, c’est un destin et c’est un destin qui nous concerne tous, je crois. Enfin, il y a bien sûr le rapport de Robinson avec Vendredi ; là encore, ces deux personnages ne s’inscrivent pas dans la tradition. Robinson reconnaît Vendredi-Lissa ; ils s’allient sans quitter ce qu’ils sont par essence ou par naissance. Ainsi, Robinson quitte volontairement l’île à la fin du texte, la nature est pour lui source d’un bonheur immense mais il ne peut et ne veut échapper à sa condition d’être social. Il croit aussi qu’il peut recouvrer un espace de raison et de joie au sein de la société, parmi les hommes, au cœur de sa langue. C’est peut-être une fin plus dure en soi, accepter de se reconfronter aux autres sera douloureux à n’en pas douter mais là se trouve aussi l’espoir.


Véronique : Lionel, pourquoi le choix de la gravure pour réaliser ce livre ?


Lionel Balard : Cela m’a semblé une évidence… évidence tout d’abord dictée par mes propres aspirations d’artiste : si mon métier de peintre se caractérise par une diversité de productions picturales 2D-3D se jouant de la couleur, il n’en est pas moins certain que, depuis toujours, la gravure occupe une place majeure dans ma production. Ce médium est à la source de tout mon travail de plasticien. C’est par cette activité que semble se développer, se déployer peu à peu mon univers artistique… tout s’y rapporte, y trouve écho ou mieux encore, légitimité.

Mais si effectivement je me dois de faire prévaloir ce premier argument, j’ajouterai immédiatement, et pour répondre de façon plus précise à votre question, que la gravure s’est naturellement imposée dès le début de ce projet parce que l’histoire de Robinson Crusoé, depuis la fin du XVIII° siècle, a toujours été accompagnée de ce type d’image. Ce récit a fait l’objet d’une pléthore d’éditions et de rééditions presque toujours accompagnées d’illustrations issues des métiers de la gravure… Cela forcément a un indéniable poids de culture dont il me fallait quelque peu sonder et revisiter les limites à l’éclairage du poème de Cordesse. De plus, par ses qualités expressives et représentationnelles, la gravure m’a semblé un moyen très efficace pour lier l’écriture poétique à l’image. C’est sans doute cela qui, de façon implicite mais partagée avec le poète, m’a amené à faire ce choix : réaliser des linogravures N/B qui inscrivaient mes images dans une certaine tradition de l’illustration gravée tout en autorisant des choix esthétiques plus contemporains, plus à même de satisfaire à une « vision » plus moderne de l’ histoire, telle que la met en exergue le poème.


Véronique : Comment se sont constitué les images de Robinson Crusoé ou le dessein d’une île ? Avez-vous recherché des appuis chez les illustrateurs qui vous ont précédé ?


Lionel Balard : C’est dans un travail de partage, d’échange épistolaire avec Cordesse que tout s’est véritablement forgé, s’est peu à peu construit. Nous avons longuement échangé durant plusieurs mois et nourri une correspondance qui nous a permis de confronter puis d’accorder nos points de vue, et de mener à bien, dans un dialogue permanent, cette belle aventure éditoriale.

J’ai en effet effectué quelques recherches pour me faire une idée plus éclairée de la façon avec laquelle cette histoire avait été illustrée depuis ses origines à nos jours. J’ai évidemment regardé les estampes du XVIII ° et du XIX° siècles, mais aussi la production plurielle du XX° siècle. J’ai surtout admiré les illustrations gravées de John Clark et John Pine, de Walter Paget au XIX°s et les illustrations de Félix Lorioux dans les années 1930… Cela m’a nourri du point de vue des représentations et des atmosphères supposées de l’île mais je ne voulais pas que mon travail d’illustration s’inscrive en redondance du texte… D’autant que ce dernier est un poème qui ne subordonne pas l’histoire à une quelconque narration mais laisse venir à soi bien plus encore le chant des mots et l’émotion. C’est donc à partir du poème que sont véritablement nées ces linogravures.


Véronique : Le choix de la poésie pour aborder le mythe est plutôt atypique. Nous connaissons en effet les œuvres de Daniel Defoe ou de Michel Tournier qui sont des romans. En quoi l’écriture poétique permet-elle une approche différente ?


Cordesse : La poésie est une force concentrée de mots et d’espaces. Le rapport de la densité et du vide. Le mythe de Robinson n’a peut-être plus besoin d’autres mots et en cela la blancheur de l’espace poétique est propice au silence, à l’insertion du lecteur dans le texte plus que dans un autre genre. Libre à lui de combler avec ses propres références le blanc que lui offre la page. Aborder des références comme Daniel Defoe ou Michel Tournier, c’est se poser la question : quoi apporter de plus ? Et je pense qu’à travers la poésie, j’ai pu contourner cette interrogation en entrant dans le mythe par l’intermédiaire du jeu, du jeu poétique. J’ai repoussé le poids de mes aînés sans inquiétude. Pour moi, il n’a pas été question de poser une vision du monde mais dans un premier temps de jouer avec les codes, les images, les mots puis, peu à peu, naturellement, mon Robinson a émergé, mon paysage, mon identité. Et en effet, il s’est agi alors d’une sorte de réécriture.


Véronique : Comment la figure de Vendredi apparaît-elle dans votre travail ?


Cordesse : Vendredi tout d’abord n’est plus dans ce texte un nom de jour, il refuse son nom, il se renomme, reprend son nom Lissa. Il n’est plus un enfant comme chez Tournier par exemple, il est adulte, indépendant, il peut être dangereux. Il n’est pas un calque de Robinson et d’ailleurs leur chemin se sépare volontairement à la fin du recueil. Je suis longtemps resté avec cette figure de Vendredi sans savoir comment elle se définirait et de quelle manière il finirait ; je savais qu’il serait différent du Vendredi de Defoe, pour reprendre les origines, et il n’était pas question qu’il incarne un jeune homme qui reste un enfant même proche de la nature comme dans le roman de Tournier. Je n’aimais pas cette fin d’un Vendredi esclave, d’un Vendredi au final incapable de comprendre et d’anticiper le danger. Un Vendredi qui ouvre à la nature mais qui reste une figure de sauvage. Non, notre Vendredi est beaucoup plus mûr, et lorsque vient un navire il reconnaît le visage de la destruction et de la mort. Il n’est pas dupe. D’une certaine manière, nous avons dans ce texte deux être civilisés, deux êtres avec des codes différents mais de force égale. Je pense que cette figure apparaît de la même manière dans les illustrations. C’est d’ailleurs dans cet échange régulier avec Lionel que s’est défini l’image de Vendredi-Lissa. J’aime ce visage d’homme des gravures, aussi rude que celui de Robinson qui ne lui laisse rien de supérieur.


Lionel Balard : oui, je confirme cette vision commune de Vendredi : un être capable aussi d’aller selon son libre arbitre, homme d’âge mûr et nullement esclave ou soumis. C’est un peu cela que j’ai cherché à mettre en avant dans la confrontation des profils des deux personnages ; profils dans lesquels apparaissent en variation ou en continu, le paysage de l’île où s’anime la vie sauvage tout autant qu’apparaissent des signes évidents de civilisation.


Véronique : La collection « Correspondances » est la rencontre de deux univers, l’un littéraire, l’autre plastique. Comment avez-vous travaillé sur ce projet commun ?


Lionel Balard : Cordesse m’a rapidement envoyé les premiers textes et à la lecture de ces derniers, j’ai commencé à réaliser certaines gravures dont le but n’était pas de décrire les scènes ou les personnages de façon très détaillée mais plutôt de répondre à mon ressenti, à l’émotion que la lecture du poème provoquait en moi… Il m’est très vite apparu que la figuration d’un Robinson et d’un Vendredi ne devait pas se fonder sur une description graphique trop réaliste ou détaillée, qu’il me fallait laisser libre cours à l’imagination du lecteur ; et afin que mes gravures dialoguent véritablement avec le poème, il me semblait plus judicieux que ces deux personnages conservent un peu de leur énigme, de leur secret… Qu’ils ne soient jamais perçus par le lecteur dans une proximité visuelle œuvrant à les décrire de façon trop précise. J’ai préféré les représenter systématiquement dans la profondeur de champ marquant ainsi un certain éloignement, ou les figurer de profil… En somme, mon parti pris était d’éviter de trop centrer toute l’attention du regardeur sur ces deux personnages. Je cherchais à produire des images suggestives dans lesquelles ces deux destins croisés semblaient se perdre (ou se fondre) dans le foisonnant milieu naturel que le poème laisse entrevoir. J’ai d’ailleurs pris beaucoup de plaisir à m’attarder graphiquement sur les détails de l’île, sur la diversité animale qui l’habite et que le poète ne manque pas d’évoquer dans son chant.


Cordesse : C’est en effet dans un échange régulier avec Lionel que s’est constitué « l’image » de Robinson et Vendredi. Cela a été un réel plaisir de développer notre ouvrage de cette manière ; cette démarche a évidemment sa part de risques, d’hésitations et de réussites, elle est surtout stimulante et plus riche, me semble-t-il, que la simple commande d’illustrations que l’on peut faire à un plasticien pour accompagner un texte. Il faut pour cela que chacun se jette dans l’aventure et Lionel s’y est engagé avec beaucoup de générosité. La même que celle de Peter Schulman que je voudrais également citer qui a accepté de signer la préface de ce recueil spontanément et avec une gentillesse déconcertante. De telles rencontres me comblent totalement.

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