Recension de "De l'autre côté" par Jean-François Mathé

Ce livre écrit en une suite de séquences numérotées, pourrait n’être au début que le « journal » d’une marcheuse prenant note du paysage qu’elle traverse. Mais très vite, la marche devient dé-marche poétique par la découverte le long d’un muret de pierres d’un miroir longue plaque de verre. Celle qui n’est d’abord qu’elle avant de devenir progressivement je puis moi va manipuler ce miroir par des inclinaisons, des déplacements divers où l’unité du paysage se fragmente et révèle inversées et comme mieux soulignées ses matières et ses couleurs, parfois jusqu’à l’étrangeté ou l’extravagance.



A la dix-neuvième séquence succède celle qui est numérotée 12 et à partir de laquelle les séquences suivantes s’enchaînent dans un compte à rebours jusqu’à zéro. De 12 à 0, c’est désormais elle, je, moi qui devient le reflet principal du miroir, comme si la mise en question du paysage avait été la préparation, voire la condition de la mise en question de soi-même, dans le même jeu mouvementé d’angles et de plans : j’ / entre / dans le verre l’occupe / mi-corps / je / cherche… C’est en effet la poète qui se cherche, s’interroge à travers la diversité de ses reflets, mais cette quête de soi, en fin de parcours, semble aller au-delà de l’image renvoyée par la surface du verre : l’ultime séquence rend sa place au paysage comme si elle en avait disparu (« disparition » est l’avant-dernier mot du livre) pour se fondre dans le verre et peut-être l’avoir traversé pour se trouver « de l’autre côté », laissant à ce côté-ci le mot final NUIT.


L’écriture à la fois nette et heurtée, précise et elliptique d’Angèle Paoli est en parfait accord avec les hésitations et la force qui conviennent à ce cheminement, à une aventure qui pourrait consister à traverser le monde donné pour se risquer dans un monde où ce que l’on croit être notre reflet est peut-être notre moi plus vrai qui nous appelle à le rejoindre. A moins que la traversée finale, dans une NUIT comme dans une Mort, soit cette plongée « au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ».


Angèle Paoli est la fondatrice (en 2004) et l’animatrice régulière de la revue en ligne Terres de Femmes. Elle y fait alterner des poèmes, des lectures critiques, des commémorations d’auteurs et d’événements culturels. La musique et les arts graphiques divers, en particulier la photographie, sont associés à l’ensemble. Elle a reçu en 2013 le Prix européen de la critique poétique francophone Aristote.


Jean-François Mathé, revue "Friches" (Cahiers de Poésie Verte, Cahier n° 117, page 55).

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