Lecture des "Carnets de Marche" par C. Parrat

Mis à jour : 17 août 2020

« LE RAVIN N’EST-IL QUE LA NOSTALGIE DE LA MONTAGNE ? »

     Qu'écrit-on quand on a perdu un être proche ? Comment vit-on, survit-on ? Il en est des brisures de l'amour comme de la mort. L'écriture fouaille alors dans les racines invisibles de ce qui reste. Exil à l'intérieur de soi-même pour y tresser l'ode à l'absente, sans savoir qui est la plus absente à soi de celle qui reste ou de celle qui est partie. « Où est son bien ? Elle le cherche. Il la fuit. Sa nature même lui échappe. Elle s'agrippe aux bouquets d'euphorbes, au chant solitaire d'un oiseau qui appelle sa compagne lointaine. »Carnets de Marche... La marche est difficile et courageuse qui va à l'écriture... la lecture en est bouleversante. J'ai traversé ce jour dans la douceur de ce beau livre écrit par Angèle Paoli et édité à Béziers, aux toutes jeunes et talentueuses éditions du Petit Pois… Soixante-et-un fragments de ces carnets ont été choisis par Véronique et David Zorzi pour nous faire entrer dans quelques saisons de la vie d'une femme, confrontée à la fracture amoureuse… Cent-vingt-deux pages d'une écriture limpide, d'une absolue fluidité, nous mènent de la plénitude de la souffrance au vertige du vide laissé par la faille.      En exergue, cette pensée d'Hélène Sanguinetti : « Le ravin n'est-il que la nostalgie de la montagne ? » Ainsi va s'ouvrir un des plus beaux textes d'Angèle Paoli. Sans pathos, dans une écriture proche de l'intime, qui ne cache rien tout en gardant le mystère d'une insolente pudeur, elle nous conduit dans l'univers secret de ses marches, nous donne accès à cette déchirure, se centrant peu à peu sur le chemin intérieur qui va transformer ces marches en « marches à gravir ». Un texte qui se lit lentement, parce qu'il a la grâce. Une traversée solitaire douce et attentive de ces chemins de l'île où s'échange la douleur contre la force de la nature offerte. La terre devient alors écrin de la solitude, attente, miroir d'angoisse, creux et pierres où poser sa supplication, murmure traversant saisons et paysages. Émerveillement sacré réveillant les mythes qui viennent du fond des temps, paganisme antique des grigris, des sortilèges. Mais aussi bain de lumière, de rumeurs, accordant la houle de la mer omniprésente à celle de l'encre. Le regard de la poète fouille le maquis pour retrouver la vie, celle des bêtes, des plantes, des hommes et des femmes de l'île. « Le vent souffle par grandes rafales. Le maquis ploie sous les à-coups imprévus du libecciu. » Carnets de Marche est un livre incandescent, flamboyant, d'une nudité intense et d'une grande finesse psychologique. Tout de l'âme de la marcheuse y est interrogé. « Résister à la tentation de la voix. Me retirer sans faire de bruit. Vivre mes souffrances et mes deuils dans ma seule chair, mes sanglots dans ma seule voix. »      Les voix multiples de la narratrice balisent cet itinéraire spirituel né du décalage existentiel entre habiter, vivre là et être ailleurs... « Solitude des seuils »... matière de songes mêlant fantasmes et réalité. C'est d’une écriture porteuse du temps qu’elle a besoin pour cicatriser, un temps analgésique. De page en page, elle nous mène sur son chemin de renoncement qui ouvre à la beauté du monde, éprouve, se découvre... « ...reconstruire l'ordre immuable des choses réapprendre le silence les gestes de l'oubli les paroles apaisées allégées du trop-plein des mots ranger l'autre qu'on a aimée la coucher la plier sans faux plis aux côtés de ceux qui ont déjà une place dans ton cimetière intérieur... »      Quête de l'indicible. Ce livre ennoblit tant il est pur, tout en nuances. Une écriture de violoncelle. Silence de l'être qui effleure les mots ou les pétrit d'une sensualité toute méditerranéenne, ou d'un érotisme radieux quand l'écriture s'attarde dans les clairières amoureuses de la mémoire. Autopsie d'une âme, d'un amour, d'un rêve... qui s'effiloche en ces derniers mots comme une laine de mouton sur un cœur barbelé, celui de l'absente au loin allée... : « Mon chagrin mon chagrin m'a fui cette nuit s'en est parti ai entendu senti compris que mon chagrin était enfui Lundi mardi vendredi mon chagrin s'en est parti parti au-delà des jours et des nuits uits uits. » Christiane Parrat D.R. Texte Christiane Parrat

Recension publiée dans la revue Le Quai des Lettres, La Rochelle, septembre 2010,

n° 22/23.


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