Entretien avec Vincent Calvet pour la sortie de " 44 grenouilles "

EdPP : Tu t’apprêtes à sortir 44 grenouilles aux éditions du Petit Pois, pourrais-tu nous dire à quelle place se situe ce recueil dans ton parcours poétique et en particulier dans ton écriture ?

Vincent Calvet : Les textes rassemblés sous ce titre sont antérieurs à Solitude des rivages (Encre et Lumière, 2006), qui marquait une rupture dans mon écriture et qui fut le premier recueil publié. Aussi on peut s’y faire une idée d’un aspect de mon travail qui était inconnu. J’avais bien publié quelques textes dans des ouvrages collectifs, mais qui sont passés inaperçus. 


Quel regard portes-tu à présent sur ces textes ?


A cette époque, je lisais beaucoup, j’écrivais de façon impulsive, sans me préoccuper du résultat, sans chercher à prendre telle ou telle posture dans le paysage poétique contemporain que je connaissais encore très mal. J’accumulais des livres dans ma chambre d’étudiant que je lisais sans discontinuer pour combattre l’ennui de l’Université. J’écrivais dans une sorte d’état second, me fiant à mes intuitions inconscientes, j’essayais de faire chanter les mots sans me préoccuper du sens ni de la forme. Il y a donc un climat onirique et ludique dans ces courts fragments poétiques qui est probablement lié à un état particulier de mon cerveau dans ces moments-là, gavé d’images et de musicalité, de rythmes. Comme je me préoccupais peu de la réception des textes, j’étais assez libre de me  laisser aller où mon inconscient me menait. C’était souvent une petite musique dans la tête qui faisait naître des images.


Ce texte en vers libres, assez homogène, se présente sous la forme de courts fragments, avais-tu la volonté lors de son écriture d’entrer dans une forme précise?


Non, en fait, je ne me préoccupais que très peu de la forme. Pour moi la forme n’est pas une fin en soi, elle est seconde. J’ai quelque chose à dire, j’essaye de la dire, et la forme qui convient à mon propos en découle. Je ne dis pas que la forme n’est pas importante, loin de là. Mon approche de l’écriture n’est pas formelle ni formaliste. En fonction de mes intentions, j’épouse telle ou telle forme, je suis protéiforme. Je ne veux pas m’enfermer dans une forme. J’ai envie, dans mon écriture, d’explorer des voies différentes. J’ai pu écrire des textes qui adoptaient des styles différents mais qui restaient difficilement catégorisables. Mon travail est en progrès, je n’ai pas de certitudes, j’explore. Je pense que si on a quelque chose à dire, la forme qui convient s’imposera d’elle-même. Il faut donc se montrer mobile, ubique, libre, indéterminé. C’est le « clinamen » de l’écriture qui joue un rôle important. C’est l’intérêt de l’écriture : être libre, explorer.


Dans cet ouvrage, tu noues un dialogue avec les éléments naturels, que représentent-ils pour toi ?


Là, pour le coup, il est vrai que les éléments naturels jouent un rôle important dans ce que j’ai pu écrire. Solitude des rivages, La Haute Folie des mers, Coquillages limitrophes, Femme-Océan, c’est l’écriture de la mer. 


D’où te vient cet attrait pour la mer ?


La mer m’a toujours fasciné car, devant elle, on se sent libre et sans limitations, alors que la vie quotidienne nous limite toujours. En fait, ce qui nous limite n’est jamais le réel, le monde matériel, mais les discours des hommes, leur bêtise, leurs idéologies aliénantes. La mer nous lave de la bêtise humaine et suscite un sentiment d’élévation. C’est quelque chose de spirituel. Comme je n’ai pas la foi, je trouve dans la mer cette ressource de spiritualité. Elle nous met en contact avec le cosmos. Elle nous réaccorde à nous-même par un effet de retour, en nous connectant directement à la pulsion de vie. C’est pour cela que j’établis un parallèle entre la femme et la mer. Dans Femme-Océan, Blasons, Continuum amoureux, je parle de l’amour, de la femme, de son corps et de sa pensée. Il y a une continuité entre le lyrisme de la mer et celui de la femme, deux voies d’accès à un même sentiment cosmique. J’ai grandi au bord de la mer et je suis toujours attiré par les endroits où il y a la mer ou l’océan : Grèce, Normandie, Bretagne... 


Mais la femme, la mer et ses paysages ne semblent pas être tes seules inspiratrices ?


Dans Principe d’indétermination, il y a des évocations d’autres aspects de la nature : la rivière, les villages, le jardin. Quand j’ai découvert les paysages d’Aubrac, ces grandes étendues d’herbe et de roche, j’ai retrouvé en quelque sorte mes impressions premières. Tout cela n’est pas calculé. J’essaye juste de trouver ma place dans le monde, dans le Cosmos, le Tout.


On trouve chez toi un épanchement, un lyrisme certain que tu ne crains pas d’afficher…


Je ne me reconnais pas dans l’opposition entre lyriques et formalistes. Maintenant que je connais un peu mieux le paysage poétique contemporain, je me rends compte que cette dichotomie est assez peu souvent vérifiée. Les grands lyriques ont toujours un intérêt pour la forme (Pierre Oster, James Sacré, Michel Deguy…) et ceux qu’on catégorise un peu vite comme avant-gardistes manifestent souvent une dimension spiritualiste, un intérêt  réel pour le monde qui les entoure (Julien Blaine, Christophe Manon, Serge Pey…).


Tu n’hésites pas à te mettre à nu ?


Il est vrai que je n’ai pas de pudeur quand je m’exprime. J’essaye de faire sauter ces barrières inconscientes qui nous empêchent de dire des choses. Je me mets en effet à nu en quelque sorte. Je voudrais que ceux qui lisent aient l’impression de rencontrer un être de chair, un être de désir, avec toutes ses failles, ses souffrances, mais également ses bonheurs et ses révoltes. Je ne prends pas la pose. J’écris comme je suis. Et comme je n’ai pas de problèmes avec ma part de féminité, je ne crains pas l’épanchement. Certains poètes se sentent obligés d’adopter une sorte de posture « viriliste » qui est en contradiction avec la nature-même de la poésie : la sensibilité artistique a quelque chose à voir avec la part de féminin en soi, il s’agit de l’assumer sans crainte des jugements. Je crois qu’un être équilibré est un être qui équilibre en soi la part féminine et la part masculine, l’anima et l’animus, comme disait Carl Jung. Je lisais récemment la République de Platon et je me rendais compte que les reproches que faisait Platon aux poètes correspondent à des préjugés virilistes que l’on retrouve encore aujourd’hui, mais chez des personnes qui probablement refoulent encore leur part de féminité. Je trouve ça ridicule.


D’une manière générale, que penses-tu de la place du poète dans notre société ?


Pour ce qui est de la place du poète dans la société française d’aujourd’hui, je pense qu’elle est inexistante mais hautement nécessaire : puisqu’ils sont rendus invisibles, ils doivent emprunter des voies souterraines pour s’exprimer. Il y a un combat aujourd’hui à mener contre cette société du mépris, cette société ultralibérale qui détruit le lien à l’autre et favorise toutes les « altérophobies ».


Par jeu, pourrais-tu nous dire également quels sont les poètes que tu reconnais en creux dans ce nouveau recueil 44 grenouilles ?


J’ai mis une citation de Maurice Fombeure en exergue car c’est un poète populaire injustement méprisé et que je trouve délicieux. C’est un auteur qui est aujourd’hui considéré comme  mineur, un poète pour enfants. Je déteste l’élitisme en poésie. Je suis capable de lire et d’apprécier des auteurs hermétiques ou difficiles comme des auteurs populaires et  à tort considérés comme « faciles ». Ce que j’aime, c’est avoir l’impression de rencontrer un être de chair dans toutes ses dimensions. Ce sont les individus qui sont élitistes, pas les textes. Je suis amené parfois à rencontrer, dans ce milieu, des gens puants et élitistes (mais je fais tout de même l’effort de les lire), comme dans tous les milieux, d’ailleurs, mais aussi des gens qui ont une très grande humanité.


Comment fais-tu avec ce « monde poétique » ?


Les gens puants, élitistes, mais qui écrivent bien, je les lis à titre d’information, pour voir ce qu’ils font, mais j’évite de les inviter chez moi ou de les publier dans ma revue. C’est cet élitisme qui à mon sens empêche une partie du public d’aller vers la poésie, ce qui est fort dommageable. Les Surréalistes voulaient que la poésie soit pour tous et faite par tous, j’ai retenu cette leçon. Tu me posais la question des influences sur 44 grenouilles. Je dirais pour te répondre que l’influence principale est sans aucun doute les poètes surréalistes que je lisais à l’époque, et certains de ces poètes qui sont à la charnière entre le symbolisme et le surréalisme, comme Léon-Paul Fargue, Max Jacob ou Saint-Pol-Roux. C’est-ce climat-là que je cherchais à retrouver, un climat ludique, onirique, un peu enfantin et humoristique. Quand j’écrivais ces textes, je découvrais également des poètes comme Bonnefoy et Jaccottet, mais je les trouvais un peu trop austères pour moi et je leur préférais donc des auteurs plus fantaisistes.


44 grenouilles paraîtra le 15 mars 2013 aux éditions du Petit Pois.

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