Entretien avec Sébastien Robert pour la sortie de "Epiphanies"

EdPP : Tu t’apprêtes à publier Épiphanies aux éditions du Petit Pois. Ce premier recueil, atypique dans le paysage poétique contemporain, affirme dès son titre un lien avec la religion. Quel est-il ?


Sébastien Robert : Le titre du recueil a une double signification : profane et sacrée. Profane dans la mesure où chaque poème est un dévoilement, une manifestation : une image, un mouvement, une personne s’y déploie. Sacrée car ces épiphanies traduisent humblement le langage de Dieu, tentent de rendre dicible ce qui semble dépasser le poète comme l’écrit Claudel dans la dernière strophe de « L’Aube de juin ». J’ai voulu, modestement, lui répondre. Si le recueil comporte des références au catholicisme, celles-ci sont d’abord des images architecturales et liturgiques ; des gestes et des regards. Mon dessein n’est pas d’imposer une doctrine au lecteur.


Comment être poète catholique aujourd’hui ? Est-il possible d’affirmer sa foi, sans se dédire, en acceptant la différence d’autrui ?


Être poète, catholique de surcroît, c’est d’abord éprouver sa foi sans crainte et rappeler la tradition de l’Eglise : ses rites, le silence qu’elle impose et la lumière qu’elle offre. Il n’y a pas de contradiction entre l’affirmation de la foi et la reconnaissance d’autrui : le catholique n’en est plus à se demander, comme durant la controverse de Valladolid si les autres sont aussi les enfants du Bon Dieu, s’ils ont une âme.


Quels sont les poètes qui ont pu t’engager et te nourrir dans cette voie ?


D’abord Claudel dont la puissance évocatrice est pour moi sans commune mesure. La pleine positivité de son verbe me semble être un avantage sur beaucoup d’autres : nulle contradiction à la source de sa poésie. Je le considère au même titre qu’Homère ou Virgile. Ensuite, j’admire chez La Tour du Pin sa capacité à rendre la Nature sensible, à saisir l’instant. Le même talent se retrouve chez Rollinat, poète bien différent, auquel je suis très attentif : ce lyrique tourmenté, au regard aiguisé, avait la capacité de mêler à sa contemplation du paysage une véritable réflexion sur l’Homme et son rapport au monde. Chez lui, l’individu est à l’image d’une Nature toujours changeante : hostile ou bienveillante. Enfin, je n’oublierai pas de citer Carême. Nombre de ses poèmes (autres que ses écrits pour enfants), comme « La Cuisine » me touche. Le génie de Carême, lorsqu’il pose son regard sur l’objet de son poème, est d’en restituer la richesse et la complexité avec une grande simplicité. Je tiens de lui la forme relativement courte de mes poèmes.


Maurice Carême semble toujours considéré comme un poète mineur au regard des poèmes que l’on considère destinés aux enfants. Quel est ton point de vue sur ce jugement ?


On se trompe sur Carême. La majeure partie de son œuvre, peu diffusée (bien qu’éditée depuis peu chez L’Age d’Homme) est occultée. Carême est un poète profond. Dans certains de ses poèmes d’enfants, il y a une forme d’inquiétude. Mère, Le Jongleur ou Mer du Nord sont de magnifiques recueils. Certains poèmes de Carême, graves et cosmiques comme ceux de Supervielle, peuvent surprendre comme celui-ci extrait de Brabant : « Quand les chevaux rentrent très tard,
/ Le fermier ne sait pas pourquoi,
/ Le long des routes infinies,
/ Il les laisse avidement boire
/ Aux fontaines bleues de la nuit. »


Tu es également nourri par la philosophie, notamment celle de Lavelle, est-elle une source pour ton écriture poétique ?


Oui, sans aucun doute. Ouvrir un traité de ce grand métaphysicien, comme La Dialectique du monde sensible, me procure toujours autant de joie. Le geste initial de Lavelle est celui d’un poète : le simple fait de bouger le petit doigt me fait comprendre que je participe d’un Tout et que je puis changer le cours du monde. Cette notion de participation à l’Être, qui est fondamentale chez lui, lui permet d’analyser ce qui est en jeu dans l’intervalle qui sépare la créature de son créateur c’est-à-dire le spectacle du monde, le temps et la liberté. C’est ainsi que notre rapport au monde doit être toujours approfondi, spiritualisé et authentique. Dans une note intitulée « De la nature et de solitude », Lavelle écrit de l’Homme que « partout il entend un langage que Dieu lui parle et dont l’arbre, la fleur ou l’insecte épellent les syllabes. Il est seul, mais seul avec Dieu sans pouvoir détacher ses yeux de cet immense témoignage de la création qui est comme une révélation continue, toujours identique et toujours nouvelle. » Je ne peux qu’y souscrire.


Tu apprécies également l’œuvre de Sartre, mais l’existentialisme n’est-il pas incompatible avec cette vision de la nature tenant du spiritualisme ?


Je me suis considérablement éloigné de Sartre dont l’ « existentialisme », dans mon cas, n’est plus opérant ! Je continue d’admirer son œuvre, en particulier son théâtre même si ma découverte de Montherlant fut ensuite un grand choc. Lycéen puis étudiant, je fus séduit par la conception sartrienne de la liberté humaine et par l’effort audacieux, particulièrement dans la Critique de la raison dialectique, consistant à expliquer les mécanismes d’oppression. Cependant, j’ai trouvé dans les œuvres de Lavelle ou de Le Senne, une vision moins caricaturale et plus fidèle, je crois, à la vie de l’esprit ainsi qu’aux multiples trajets empruntés par la condition humaine.


Les paysages du Boischaut comme de la Creuse sont aussi sources d’inspiration. Comment conçois-tu ce rapport au réel, à la nature ?


Tout cela est très précis. Ma géographie intérieure est toujours la même : elle est, pour ainsi dire, le double des paysages que j’aime. Elle va du village de Badecon-le- Pin à Crozant, en passant par Eguzon-Chantôme, dans l’Indre. On y contemple « La Boucle du Pin » où la Creuse se dessine plus belle que jamais, au creux des vallons. Ces reliefs sont comme une source inépuisable à laquelle je n’arrive jamais à étancher ma soif. Ces lieux sont aussi liés à ma grand-mère paternelle, aujourd’hui disparue et originaire de cette région. Le rapport à cette nature est pour moi une source d’inspiration mais le regard de ma grand-mère sur les choses, qu’elle m’a légué, est la condition de mon écriture : il a disposé le monde à partir duquel ma poésie s’est construite. Si ces paysages sont comme des témoignages divins, je ne puis les voir et les entendre que parce qu’ils sont d’abord des témoignages humains, solides et pétris de vivants souvenirs.

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