Entretien avec Léon Bralda à l'occasion de la sortie de "Le Bruit des nuits"

edPP : Vous vous apprêtez à publier un nouveau recueil dans la collection « Prime abord » intitulé Le bruit des nuits, pourriez-vous nous indiquez quelles ont été les raisons d’être de ce texte profond et beau, qui semble peut-être lié à une nécessité ?


Porter mémoire… Ne pas laisser le temps qui passe effacer l’image de ceux qu’on a profondément aimés et qui ont à présent disparu. Refuser la part faillible de la mémoire et lutter contre l’oubli qui naturellement s’infuse peu à peu dans nos consciences d’homme, échoppant lentement, inexorablement le visage des êtres chers… Faire acte de résistance en quelque sorte ! Pour ne pas oublier. Voilà ce qui s’avère pour moi d’une impérieuse nécessité.



A qui est dédié ce texte ?


Ce texte est dédié à la mémoire de ma mère, morte en 1993 après un long combat de plus de deux ans contre ce que nous appelons communément une longue maladie. Elle allait avoir 60 ans. C’est le second poème que je lui consacre. Le premier, beaucoup plus long, a été écrit durant les jours de veille qui suivirent son décès. Ce second opus, composé bien après sa disparition, lui rend hommage et relève d’un irrépressible besoin du fils de conserver intact dans sa mémoire l’image de sa mère, très belle femme au tempérament de feu, qui charriait la vie comme un cours d’eau en crue, en déposait le trop-plein à l’entour du monde et du vivant… C’était une femme qui assumait pleinement ses choix d’existence et se voulait mère jusqu’au bout des ongles. Elle aimait ses enfants plus que tout au monde. C’est une évidence.


Ce texte touche aux questions essentielles de notre existence avec une justesse et une précision dans le langage qui montrent la pleine maîtrise du poète… Sous quelles influences littéraires peut-il être placé ?


C’est une question très délicate… Elles sont si nombreuses les influences littéraires, ou les affinités patentes, sous lesquelles je pourrais placer ce poème ! Non forcément dans la forme opérée (le vers libre et court) mais davantage sur le fond, dans la chair même de la parole poétique donnée : il s’agit d’un texte sur la mort de l’être aimé, sur son inexorable et douloureuse disparition, sur l’irrémédiable sentiment d’absence qui en résulte et l’incapacité de l’homme à conserver intacte dans sa mémoire l’image du défunt. En somme, une réflexion sur l’être-au-monde, l’être et son devenir… sur la mort, l’absence et la perte incommensurable de l’être cher. En ce sens, parmi les poètes qui ont construit ma voix, il y en a beaucoup qui portent leur écriture sur ces terres d’amour morte, de mémoire avivée et de conscience aiguë de la précarité de la vie terrestre, de la fragilité de la condition humaine face au destin de mort.


Y a-t-il des noms en particulier qui vous viennent à l'esprit ?


Je pense en premier lieu à mes deux amis et merveilleux poètes que sont Jean-Pierre Farines et Jean-Pierre Siméon. Deux voix bien différentes, certes ! Mais qui lèvent haut l’effort du poète à résister au temps qui passe, sapant les souvenirs, érodant la mémoire, effaçant inéluctablement l’image de l’être aimé et disparu. Je pense au recueil « Le portail gris-bleu » (2012) de J.-P. Farines dans lequel celui-ci écrit : « Je cherche encore souvent/là-bas dans un jardin oublié/ce regard qui me faisait vivre » ou ceci encore : « quelques visages oubliés/et la mémoire qui remonte/dans l’écluse lente des saisons ». Je pense aussi à ce long et lent poème de J.-P. Siméon : « Lettre à la femme aimée au sujet de la mort » (2005) dont résonnent encore en moi ces quelques mots : « Tu entends derrière la porte/qui reviennent vers toi/tes propres pas perdus/et tu serres les ombres/sur ta poitrine »…


De même, pourrais-je parler aussi de Christian Bobin dont l’œuvre tout entière cultive ce « temps de l’attente », ce temps qui s’agrège inexorablement aux mots et que le poème en prose transforme en un chant vif, lumineux, un chant pour accepter sa propre fin. C’est là sans doute une conviction du poète : « Écrire pour réparer l’irréparable. » (La plus que vive, 1999). Et cela fait immanquablement écho, chez moi, à ces paroles si justes, si fortes d’Alain Borne : « C’est contre la mort que j’écris » (La nuit ma parle de toi, 1964) ; paroles qui sonnent claires et portent loin aussi son doute existentiel : « Grande mort, nous savons qu’elle ne reviendra pas notre ancienne journée. » (Contre-feu, 1942).


Mais encore, il me faudrait nommer ces autres grands aïeux littéraires, ces immenses faiseurs de mémoire que sont Jean Cayrol, Philippe Jaccottet ou Jean Tardieu… Ce sont des poètes au lyrisme grave et prenant, dont les mots nous révèlent à nous-même et œuvrent à éclairer cette « finitude » dont parle Yves Bonnefoy…

Et puis il y a ces deux chantres de la beauté perdue et toujours retrouvée ; ces deux merveilleux arpenteurs du temps dont certains recueils furent l’objet de mes premières émotions poétiques : Eugène Guillevic et Jean Follain. Ah, que j’ai aimé lire ces deux poètes, à l’écriture pourtant si différente ! Celle de Guillevic, dans « Creusement » (1987), qui en vient à dire : « Il n’a/quand même pas creusé/pour rien//dans ses jours,/dans ses nuits,/dans l’entre-deux.//il en a ramené aussi/quelque chose//d’utile, même/dans ses rages. » C’est tout un monde qui flue du passé vers le présent, tout un printemps qui lève pourtant ses soies d’automne…  Et Jean Follain, d’écrire : « […] dans les champs/de son enfance éternelle/le poète se promène/qui ne veut rien oublier » (Exister, 1987) car « de minute en minute se resserre/l’étau du temps » (Espaces d’instants, 1971).


Le lien entre les voix, la mère et son fils, dessine un chemin, une vie à venir et déjà parcourue, un parcours de création… Comment définiriez-vous ce parcours ? Hasard ou destinée ?


Ce poème est un long monologue, un acte de résistance contre la terrible réalité de la condition humaine, vouée à une fin certaine : la mort. Plus exactement, c’est un poème qui dénonce les affres de la disparition, le temps qui passe et sarcle tous souvenirs. C’est un chant que le poète lève à l’adresse de sa défunte mère, un chant par lequel il s’insurge contre l’oubli… En prise avec ses doutes, avec ses croyances et son désespoir, il écrit sous la dictée du manque et de l’absence. Il n’a pas d’illusions : sa mère est morte et le temps a passé, qui continue son œuvre. Peu à peu, dans sa mémoire, s’efface l’image de cette femme tant aimée… Terrible aveu que celui du poète, dès lors : « Ô mère, je ne vois plus tes yeux !//ma mémoire défaille/j’ai peur. »


Egalement la mémoire de la terre ?


Il pense en effet à sa terre natale, à son enfance surtout, à ces instants de vie durant lesquels la beauté du monde se lovait dans le regard de sa mère ; moments de vie que la vie n’a pu garder, écroulés sous le charroi du temps, réduits à quelques impressions, quelques souvenirs… Il pense à Dieu aussi, et à la destinée du monde qui avance irrévocablement. Il sait déjà que « les crucifix ont rebroussé chemin », qu’il n’y a que la nuit qui vient, qu’un « corps [qui] s’étend, se fige et disparaît » et qu’à vouloir conserver intact dans la lumière ces parcelles de vies passées, ce visage de mère, il lui faudra œuvrer à une vie d’artiste : il sera peintre, se fera poète pour que « les mots [prononcent] un visage à l’heure adulte ».

On s’interroge dès lors : la mort prématurée de la mère, en 1993, a-t-elle influé sur le devenir professionnel du jeune adulte que j’étais ? Ma réponse n’est qu’évidence : oui, bien entendu ! Ce n’est pas par hasard que je suis devenu un « grand rêveur épris d’Art et de poésie ». Mon enfance est sans nul doute le sol sur lequel s’agrège ma conscience d’homme, et de poète, et de graveur, et d’artiste peintre. Elle demeure cette terre ouverte qui racine tout au fond de moi… et l’image tutélaire de ma mère hante ses basses étendues de la vie jeune. Elle se veut le phare, inaccessible, lumineux, qui éclaire depuis toujours ma route de créateur. Je peins, je grave, j’écris, non par hasard mais par nécessité : celle de lutter pour exister pleinement, consciemment dans ce réel qui fuit, dans ce temps qui décompte, ce jour qui a peine à durer… Si mon chemin dessine les contours d’une existence vouée aux arts, je le dois pour une part essentielle à cette blessure insomniaque qu’ont nourrie tout autant la mort de ma mère et mon enfance passée à la Devèze (quartier d’immeubles et de lotissements construits à la périphérie de la ville de Béziers, dans les années 1960). Les choix de vie me furent ainsi dictés par cet effarant besoin de ne pas oublier d’où je viens, qui je suis…

Léon BRALDA

août 2020

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