Entretien avec Irène Gayraud pour « à distance de souffle, l’air »

EdPP : Après plusieurs publications en revues, tu sors aux éditions du Petit Pois ton premier recueil : à distance de souffle, l’air. Pourrais-tu nous dire quel est le projet de ce livre ?


Irène Gayraud : Ce texte est né dans une période de grande souffrance personnelle. Il tente de dire les instants ultimes avant la perte, avant la fin, non pas pour essayer de sauver quoi que ce soit, mais pour apprendre une forme de lâcher-prise. À mon sens, un poème n’est pas là pour conserver, pour garder, pour retenir, mais constitue une sorte d’initiation lente au détachement, à l’acceptation. Je ne sais pas si ce texte parvient à cet aboutissement – à vrai dire je ne le crois pas – car s’opposent toujours à ce relâchement des forces de rébellion, d’opposition, de lutte, qui sont également vitales et, pour moi, tout aussi essentielles.


Accepter pour surmonter ?


L’acceptation ne doit pas être résignation morne, renoncement aux élans parfois chaotiques. Au fond, ce livre est un nœud de tensions contradictoires, il se débat entre l’attente d’une catastrophe imminente mais demeurant pourtant sans cesse suspendue, le refus violent de cette catastrophe et la difficile préparation de l’être à son acceptation.


Tu utilises le motif de la carte pour décrire un paysage intérieur. En quoi ce support t’intéresse-t-il ?


J’ai toujours été fascinée par les cartes, les atlas, les planisphères. Quand je me retrouve devant une carte, une sorte de déclic irrationnel se produit en moi, comme si les lignes, les courbes et les noms de lieux déclenchaient leur exploration imaginaire. Dans mon enfance, j’ai beaucoup navigué sur le voilier de mes parents et j’ai vu, chaque jour, mon père tracer notre itinéraire sur de grandes cartes marines : je sentais que ces lignes qui me demeuraient mystérieuses avaient un sens ; la carte attisait en moi un besoin de déchiffrement. Je pense que cette fascination vient aussi du fait que la carte fonctionne un peu comme la littérature ou l’art en général.


A quel point de vue ?


En fait, elle représente le réel, mais elle n’est qu’un ensemble de lignes qui ne sont pas le réel. C’est dans cette distance que se tiennent tous les possibles, d’autant que la carte se donne parfois comme un dessin étrange qui pourrait représenter autre chose qu’un lieu. Dans à distance de souffle, l’air, la carte dessine, sur le plan de l’espace, la distance pourtant temporelle avant la catastrophe. C’est pourquoi cette carte se transforme sans cesse, se dérobe, tout en indiquant le rythme d’un itinéraire intérieur. Outre cette utilisation de la carte, parallèlement à elle, j’ai tenté un travail sonore et rythmique de la langue pour dire cet itinéraire intérieur, les déchirures de l’être, et donner à entendre la brisure sur le plan auditif, qui peut parfois entrer en opposition avec le plan visuel.


En ouverture des deux sections figurent des citations de Dino Campana. Pourrais-tu nous présenter ce poète ?


Dino Campana est un poète Italien du début du XXe siècle, un poète qui, dans son unique recueil (Chants Orphiques), ose s’abîmer dans le chaos, lui faire face, le faire langage, jusqu’à l’anéantissement. Il m’a été impossible de me remettre de la lecture de Dino Campana. Le lire véritablement suppose une mise en danger que peu de poètes provoquent.


En quoi a-t-il guidé ton écriture ?


Sa poésie fait écho à beaucoup de choses extrêmes en moi, mais en même temps elle possède un grand pouvoir de métamorphose qui m’extirpe hors de moi, dans une forme d’extase. Toute sa poésie est marquée par une tension terrible qui porte à tous les niveaux – le sens, le son, le rythme – sans presque aucun moment de distension. Les citations que j’ai choisies en ouverture des deux sections de à distance de souffle, l’air sont liées à cette tension sans fin ; elles me donnent la force nécessaire pour ne pas reculer devant l’approche de la catastrophe, puis devant sa suspension, et surtout devant l’impossible fixation du sens, devant son extraordinaire mutabilité.

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