Entretien avec Angèle Paoli pour la sortie de " De l'autre côté "

EdPP : Ton prochain recueil, De l’autre côté, sort aujourd’hui aux éditions du Petit Pois. Parcours intérieur, il engage une forme inhabituelle dans ton écriture : y avait-il une volonté précise à l’origine de ce projet ?

Angèle Paoli : À l’origine, je ne pense pas avoir eu de volonté précise. Seulement un désir d’écriture à partir d’une autre expérience de la route, la route que je prends tous les jours  pour m’adonner à la marche. Cette fois-là, j’avais bien mes carnets habituels. Mais il y avait ce miroir. Incongru dans ce paysage.


Ce miroir, aussi miroir de nous-mêmes. Qu’est-ce qui t’a poussée à le traverser ?


J’ai toujours eu une fascination pour les miroirs. Objets complexes et ambivalents. Séduisants et séducteurs. Le miroir conduit à s’interroger sur soi, à se voir différemment, à se « dé-couvrir ».  Il donne à voir ce que l’on ne voit pas de soi habituellement.

Quant au désir de traverser le miroir, de passer de l’autre côté, cela répond chez moi à une tentation permanente d’ « être sur le seuil », de jouer sur le fil. Cela n’est pas sans risque. Se placer dans le paysage vis-à-vis d’un miroir, se déplacer en même temps que le regard que l’on y croise, c’est un « jeu » fascinant qui peut vous absorber. Vous dévorer jusqu’à la perte de soi. Hors du temps.


Mais le miroir, c’est aussi Narcisse… es-tu consciente de ce je(u) ? L’acceptes-tu ? Le revendiques-tu ?


Oui, face au miroir, Narcisse n’est jamais bien loin. Narcisse est un personnage pour qui j’éprouve beaucoup de tendresse. Et d’affection. Donc, pourquoi ne devrais-je pas l’accepter comme tel, avec les limitations que lui ont imposé la légende ? Comme faisant partie intégrante de ma sensibilité ?  N’est-il pas, comme nous tous, voué à la mort, quelle que soit la prise de conscience que nous avons de nous-mêmes et des autres ?

Et ne dit-on pas, parfois, que pour pouvoir aimer les autres,  il faut commencer par s’estimer soi-même ? Il m’a fallu beaucoup de temps pour assimiler cette idée et la comprendre. Je ne suis donc pas disposée aujourd’hui à m’en départir. 


Comment te places-tu dans cette dualité du miroir ? Est-ce quelque chose qui te constitue ?


Je pense que cette dualité (qui peut aller chez moi jusqu’à l’ubiquité) me constitue, en effet. Mais je ne crois pas être seule à être dans ce cas. En revanche, être surprise dans mes habitudes, dans mes rituels d’écriture, dont la marche, et cette « dé-marche » en particulier, font partie, c’est une manière de me pousser dans mes propres retranchements. Y compris dans une nouvelle forme d’écriture, celle que j’ai choisie pour tenter de mettre en mots ce face-à-face du miroir, du paysage et de moi-même.


Reconnais-tu dans ce recueil des influences ?


Oui et non. Transposer sous forme de textes des images capturées dans un miroir, d’autres que moi s’y sont frottés.  Pour ce qui concerne l’écriture de De l’autre côté, l’originalité, me semble-t-il, vient du fait que les images n’existent pas en dehors de la mémoire — probablement déformée — que j’en ai gardée. Seule l’écriture demeure, qui rend compte d’une forme de regard, un regard « photographique » en quelque sorte, un regard qui « met en lumière ».


On trouve en effet dans ce recueil cette beauté photographique que tu évoques, ces peintures, souvent les couleurs, les cadrages… Le cinéma ou la peinture nourrissent-ils ton écriture ?


Je suppose que oui. Sans que j’en aie toujours conscience. J’aime la peinture et la photographie. Je suis sensible à la composition d’une toile, au cadrage, aux lignes de fuite. Le travail sur les formes et les couleurs, chatoiements et nuances, m’absorbent et me fascinent. J’aime m’éprouver sur la symbolique d’une toile, depuis son insertion dans une époque donnée jusque dans les influences qu’elle peut avoir sur les périodes suivantes. La portée d’une peinture ne me laisse pas indifférente. La portée historique, certes, mais surtout ce que la peinture nous apprend sur nous-mêmes.

Avec le temps, je suis de plus en plus sensible à l’abstraction. Y compris dans l’écriture. Cela m’ouvre d’autres horizons, d’autres perspectives, d’autres voies. Même si, par nature et culturellement,  je suis et je demeure profondément baroque et  profondément lyrique.  Pourquoi chercher à se dénaturer ? De mon point de vue, chacun doit savoir assumer ses singularités ; voire, aller jusqu’au bout de ses singularités.

J’aurais aimé avoir des connaissances  plus poussées dans le domaine de l’art, même si, du temps où j’enseignais, j’ai suivi des formations sur ce sujet. L’histoire de l’art, quant à elle, demeure l’une de mes passions.


Pour finir, tout en étant viscéralement liée à la Corse, tu écris naturellement en français. Comment expliques-tu ce choix ?


Hélas, ce n’est pas un choix. J’écris en français parce que je ne pratique pas la langue corse. Je la comprends lorsque je la lis mais je ne suis pas en mesure de l’écrire. Peut-être un jour, mais il est très lointain. Car pour écrire dans une langue, il faut penser dans cette langue. Et pour penser dans une langue, il faut un apprentissage régulier qui commence dès le plus jeune âge. Dans ma famille, l’on ne parlait corse que lors d’échanges qui ne s’adressaient pas aux enfants et, dans la maisonnée, la langue corse était « interdite de séjour ». C’était une autre époque, un autre temps de l’histoire.

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