" De l'autre côté ", lecture de Isabelle Lévesque

distorsions

visage incliné cherche / elle / derrière

le miroir derrière / devant / dans / dedans

où ?



D’abord un petit carnet, feuilles de routes épaisses non collées. Sur tapis rouge (herbes et fleurs mouillées), le livre n’enferme pas.

Miroir, Angèle Paoli s’en explique :

« Seulement un désir d’écriture à partir d’une autre expérience de la route, la route que je prends tous les jours pour m’adonner à la marche. Cette fois-là, j’avais bien mes carnets habituels. Mais il y avait ce miroir. Incongru dans ce paysage. »

Au silencieux reflet, confier la rêverie en passant « de l’autre côté ». Narcisse fluctuant dans l’eau ; laissant son reflet se mouvoir en même temps qu’il s’anime.

Partant d’un point O, première section du livre qui en déroule un ensemble avant de retrouver la nuit originelle ou finale, chute mobile du promeneur dans le soir.

La structure symétrique du livre propose deux parties, l’une consacrée précisément à la nature et au paysage, la seconde qui fait intervenir la narratrice. Dans la première, des poèmes numérotés de 0 à 19, dans la seconde, les textes sont numérotés de 12 à 0, décroissant vers la nuit (manquerait-il sept poèmes ?...), terme du livre.

Chante la voix, elle suit la route d’abord, déplaçant son point d’observation comme suivant la lumière sur les « pierres sèches », « dorées/mordorées ». Ce miroir qu’elle transporte et déplace semble emporter le paysage avec lui (dans son ombre), cherchant tenue précaire « en appui sur / en porte-à-faux / en équilibre / un peu penché ». Car dans le miroir, l’image glisse et s’emprisonne, en même temps. Perception limitée au cadre, vacillant lorsqu’il s’incline. On voit une « cahute », imaginant en Corse la vision surgie du chemin, derrière le muret de pierres. « [R]egard neutre sur ciel », l’objet qui capte ainsi privé de ressenti. Tout à coup, le paysage et son reflet, indistincts deviennent bascule : se brouille la perception pour ne laisser paraître que cette « Nuit », allégorique, personnifiée dans sa capacité à absorber « une touffe d’herbe humide », la « mousse », « la chevelure d’un chèvrefeuille » ou les « nombrils de Vénus » – chez Angèle Paoli les noms se prennent dans le rêve, on entend la mythologique ascendance onirique. Les noms mêmes se perdent dans la sensuelle apparence des formes, « échancrures-dentelles ». La narratrice cependant change de point de vue en modifiant la position du miroir. Sur le paysage, agissement léger. Inclinaison. « [L]es murets s’adjointent », au ciel inverse une fusion délivre des images où les nuages en corolles deviennent des feuillages.

Ce dialogue entre le reflet et son origine devient toile à parfaire comme si l’observatrice modelait son dessin en usant des positionnements qui éclairent la réalité d’une autre façon. Les plantes et les arbres gardent leurs noms savants ou poétiques mais se fondent dans des lignes superposées auxquelles un « autre jour » (« chaque jour ») donne une forme autre et identique. La lumière joue sur ses cordes et les heures assignent des éclairages différents. Alors entre dans le paysage (le miroir) la narratrice qui « l’occupe ». Qui est là « à peine » ? Interrogation légère du « je » à son reflet pris dans le jeu du double. Le miroir est-il un objectif (« œil cyclope », la narratrice promène l’œil unique de l’objectif, autre miroir, sur le paysage), zoom photographique, mimesis trouvée de l’autre et je en une image ? Les feuillages, la chevelure, les apparences. Diptyque ou triptyque, œuvre ou concours des apparences – entre soi, le paysage, le reflet. Ce qui ne ment pas reste-t-il dans le miroir, col serré (« le nœud »), la bague optique livre-t-elle plus qu’une apparence ? Entre temps des locutions adverbiales en italique, « à peine », « peut-être », « en suspens », toutes émettent un doute sur la réalité perçue. À chaque instant, elle peut basculer. Alice est-elle passée de l’autre côté du miroir ?

« Elle », ne serait-elle qu’une « jonction » entre le paysage et son reflet ? Une autre forme de langue avancée pour regarder « ébloui » avant la disparition, le dernier mot du poème, capital : « NUIT ». Texte de Isabelle Lévesque sur le site de Pierre Kobel, La pierre et le sel


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